Petite histoire de l'écotourisme au Sénégal

 

On notait aussi l’absence d’organisation à tous les niveaux pour la promotion et l’exploitation du Sénégal en tant que destination éco touristique.

La promotion d'activités éco touristiques qui procède par une implication effective des populations locales favorisant l’amélioration de leurs moyens d’existence et qui contribue à une meilleure conservation des divers écosystèmes constitutifs du pays est encore à l'état embryonnaire au Sénégal.

Les premières tentatives d’une telle démarche pour la conception et la valorisation de produits éco touristiques de qualité démarrèrent réellement en 1996 par l’UICN avec la réserve de biosphère de Djoudj. Cet effort fut poursuivi par l’UICN dans la réserve de biosphère du Delta du Saloum où d’autres acteurs se sont engagés, tels que DPN, WAAME, JICA, PGIES et OCEANIUM (1). Pour réussir l’introduction de l’écotourisme dans le tissu socio économique local des sites ciblés, ces interventions ont défini la problématique du développement de l’écotourisme dans les réserves en menant une réflexion sur les finalités, les objectifs, les stratégies, le développement d’outils et de méthode mais aussi par l’inventaire et la caractérisation des potentialités éco touristiques, ainsi que la conception, la validation et le test participatif de produits éco touristiques.

 

Le Sénégal à une population dont les moyens d’existence sont fortement dépendants des ressources naturelles

La population africaine est essentiellement rurale. En 2005, elle avoisinait les 460 millions de personnes en zone rurale et les projections pour 2025 sont de 560 millions de ruraux.

Le Sénégal, avec environ 11 480 000 habitants en 2007, présente  55 % de population rurale et n’échappe pas à la règle selon laquelle l’économie de cette frange est caractérisée par des activités liées essentiellement aux ressources naturelles. Malheureusement ces ressources se dégradent continuellement à cause de la démographie, de la dimension de plus en plus commerciale de l’exploitation et de différents facteurs naturels dont la sécheresse.

 

Les écosystèmes du Sénégal sont fortement dégradés et font face à des sollicitations multiples et élevées

Le Sénégal a assisté à une fragilisation progressive de ses écosystèmes par la récurrence des sécheresses et l’augmentation des prélèvements par une population de plus en plus nombreuse et qui croit au taux annuel de 2,5 %. Cette fragilisation était d’autant plus préoccupante que les moyens techniques et financiers de lutte pour inverser les tendances régressives faisaient défaut à cause des politiques de restriction budgétaire qui ont diminué les effectifs, la logistique et les budgets de fonctionnement de l’administration technique en charge des RN. Ainsi, en trente ans, le Sénégal a perdu environ 60 % de  sa superficie forestière.

 

Le dispositif institutionnel et réglementaire de gestion des RN au Sénégal est inadapté à l’ampleur du problème et aux enjeux nouveaux (objectifs du millénaire et  pauvreté ; décentralisation ; gestion intégrée, etc.)

Le Sénégal est un des rares pays de l’Afrique de l’Ouest qui disposait depuis des décennies d’un service public pour la gestion des ressources naturelles (Service des Eaux et Forêts et/ou des Parcs Nationaux ; Pêche ; Élevage). L’approche fondée sur la protection totale des ressources était devenue inadaptée. De cette politique de mise en réserve totale pour la sauvegarde des ressources naturelles, ont résulté des rapports conflictuels entre une administration avec une fonction de police dominante, jalouse de ses prérogatives et décidée à faire appliquer la loi, et des populations frustrées d'être spoliées et réfractaires à la réglementation.

L’évolution sur le plan international du concept "protection de la nature" auquel s'est substitué le concept "Conservation" qui postule une mise en valeur, un développement des ressources naturelles prenant en compte les besoins des générations actuelles et futures, a inauguré une ère de dialogue et de concertation avec les populations riveraines pour asseoir une gestion concertée et participative. Elle a ainsi contribué à une décentralisation poussée par un transfert de compétences dans la gestion des ressources naturelles et de l’environnement aux collectivités locales à partir de 1996.

 

Le Sénégal possède des potentialités touristiques et écotouristiques considérables mais mal exploitées

La part de l’Afrique dans le tourisme mondial est très faible comparée aux énormes potentialités qu’elle recèle. Avec 700 km de côtes, 3 750 heures d'ensoleillement annuel, des zones naturelles et culturelles très diversifiées, un réseau d'aires protégées riches en faune, etc. le Sénégal a bien des atouts pour  se positionner en tant que destinations touristique et éco touristique.

Le milieu rural constitue le lieu où la nature conserve son aspect le plus original et son caractère le plus sauvage. Il est donc moins touché par les différentes formes d'agression causées par l'industrialisation  et l'urbanisation galopante.

Au total, ce sont treize zones géographiques qui peuvent constituer des pôles de développement éco touristique. Le Sénégal dispose de parcs et de réserves nationales et privées dont certaines jouissent d’un statut international de Réserve de Biosphère et /ou de Site Ramsar. Ces zones totalisent 1,5 million d’ha, soit 8 % de la superficie du territoire national.

Avec 200 milliards de dollars de recettes en 2003, le tourisme représente la deuxième source de devises au Sénégal derrière la pêche.  Près de 75 000 emplois directs et 25 000 emplois indirects sont créés par ce secteur. C’est un tourisme tourné vers une clientèle internationale où la France est le  principal marché pourvoyeur. Il est aussi dominé par le balnéaire et les affaires avec une concentration à Dakar, sur la Petite Côte dans la région de Thies, les régions de Saint Louis et de Casamance.

 

Ecotourisme et réserves de biosphères au Sénégal : le vécu

Le Sénégal dispose de quatre réserves de biosphères. Ainsi, à l’instar de la plupart des pays pauvres, le Sénégal signe et ratifie la plupart des conventions et protocoles internationaux pour bénéficier surtout des retombées financières liées à leur application. Cependant, ne disposant pas toujours de l’expertise technique nécessaire, la signature de ces accords internationaux demeure lettre morte. Dans le cadre des réserves de biosphères, l’UICN a appuyé l’Etat du Sénégal pour la mise en œuvre de l’approche réserve de biosphère, dans une démarche globale s’inspirant entièrement de la réalité sur le terrain, tout en respectant les principes stratégiques « conservation-développement ». Le grand défi de cet exercice est d’expérimenter des approches, des méthodologies et des outils pour gérer la biodiversité du site, tout en réconciliant les intérêts des différents acteurs. Comme pour les activités de conservation et d’éco développement des réserves de biosphères de Djoudj et du Delta du Saloum, la stratégie globale qui a permis d’initier l’écotourisme a été mise en œuvre en trois étapes.

 

Parvenir à un consensus global sur l’état des lieux pour réussir une planification et mise en œuvre participatives

Le processus de formulation d’un plan de gestion a été conduit selon une approche participative impliquant l’ensemble des partenaires et acteurs sur le terrain que sont les gestionnaires des parcs, les populations vivant autour des parcs, les autorités locales, régionales et nationales, et les institutions de recherche sénégalaises et étrangères. Le diagnostic environnemental, l’état des lieux sur les ressources et les activités socio économiques ont permis, couplés à des concertations à tous les niveaux (villages, filières d’exploitation, autorités locales, services techniques locaux), un consensus sur l’analyse des problèmes, sur les objectifs à atteindre et sur un véritable partage de l’information et de la prise de décision. Ce résultat a permis l’identification et la mise en œuvre de projets pilotes de démonstration aussi bien pour la conservation que pour le développement. Cela s’est accompagné d’une amélioration du cadre institutionnel et organisationnel local grâce à la création d’un cadre de concertation à l’échelle de la réserve de biosphère mais aussi de comités villageois pour l’environnement, pour l’écotourisme, etc. Différentes études ont permis d’identifier les contraintes suivantes au développement de l’écotourisme :

  • Le statut social très dévalorisé des métiers du tourisme qui sont associés  à une dégradation  des mœurs ;
  • L’état de certaines infrastructures et logistiques (ponton, piste, pirogue) ;
  • L’hygiène et la salubrité dans les villages, car ces derniers constituent généralement une étape importante dans les circuits ;
  • Le manque de connaissances des sites et de leur valeur patrimoniale par les populations ;
  • L’investissement de départ lourd pour les populations ;
  • La dégradation des sites à valeur ecotouristique (amas coquilliers ; sites de nidification ; frayères de certaines espèces) ;
  • L’absence de vision commune ;
  • Le faible niveau d’éducation de la population locale, d’autant plus que certains des métiers de l’écotourisme (guidage et gestion) requièrent un niveau minimal d’éducation pour leur apprentissage ;
  • La méconnaissance des acteurs du tourisme et des avantages de l’écotourisme.

 Durant cette phase, les populations ont bénéficié de beaucoup d’information sur l’écotourisme et de formation sur l’éco guidage.

La deuxième étape a consisté à poursuivre les investigations pour approfondir les connaissances sur certaines ressources et filières et à renforcer les activités pilotes de démonstrations avec l’appui de l’équipe de mise en œuvre du Plan de gestion et les experts du Parc. C’est durant cette phase que les premiers circuits éco touristiques ont été mis en place et que des comités ont été formés pour leur gestion. Ces derniers ont bénéficiés d’équipements, tel que des calèches ou des pirogues de ballade, de formation et de documentation sous forme de manuels.

Enfin, la dernière étape s’est déroulée sur la base d’un projet entièrement consacré au développement de l’écotourisme conçu grâce aux informations et analyses réalisées ainsi qu’à l’analyse des activités pilotes déjà menées et consacrées à l’écotourisme. Dans un contexte où l’écotourisme est une activité nouvelle, peu connue et ne bénéficiant pas de préjugés favorables, un des soucis principaux est d’inscrire la dynamique enclenchée dans la durée. D’où la pertinence des travaux complémentaires menées à trois niveaux.

 

Concevoir et aménager des écoroutes

D’abord il y a eu la création massive de circuits dits « villageois ». Ces derniers ont été équipés non seulement de moyens logistiques tels que VTT, téléphones portable, pirogues et calèches de ballade,  gilets de sauvetage, équipements de pique-nique, mais aussi de cases d’accueil écotouristiques ayant des fonctions multiples (buvette, bureau pour le comité de gestion,  boutiques d’art,  cours de percussions et de tresses africaines, etc.) Beaucoup de ces circuits ont été équipés de pontons et de quais qui ont un impact social et sécuritaire important. La mise en place de ces pontons et une formation adéquate des opérateurs touristiques privés a favorisé l’adhésion de ces derniers au processus en tant que partenaires commerciaux. Le village insulaire de Bettenty a bénéficié d’un système test d’assainissement solide avec la construction d’incinérateurs et l’équipement de matériel de nettoyage et d’évacuation. Ce système a permis la création de trois emplois rémunérés avec les cotisations mensuelles de chaque maison. Ces circuits ont été rétrocédés aux villages bénéficiaires à travers un protocole et un comité formé de 5 à 7 personnes choisies en assemblée villageoise. Les membres de ces comités ont été formés sur différents modules liés à l’écotourisme et on leur a remis des documents de cours et des études pour qu’ils puissent continuer leur auto apprentissage. Les recettes issues de l’exploitation de chaque circuit sont réparties en trois parts : 60 % servant à la rémunération du comité de gestion, 15 % destinés à l’entretien et au renouvellement du matériel et les 25 % restants reviennent au village sous forme de fonds local pour l’environnement. Ce fonds est destiné à financer des activités liées à la conservation et à la restauration de l’environnement mais aussi des équipements et infrastructures villageoises communes. 

 

Promouvoir l’écotourisme comme levier de développement local

Les réserves de biosphères couvrent des vastes zones comprises dans les terroirs des collectivités locales. La réserve de biosphère du Delta du Saloum s’étend sur 334 000 ha alors que le noyau, qui est le Parc, ne fait que 70 000 ha. Pour permettre une intégration adéquate et durable de l’écotourisme dans les plans locaux de développement, qui sont les outils de pilotage du développement local sous l’autorité du conseil rural ou communal, l’inventaire et la caractérisation des potentialités écotouristiques ont été faites et restituées aux responsables du développement local. Les collectivités locales ont aussi travaillé au projet pour la mise en place d’aires marines protégées communautaires, de forêts communautaires avec des conventions locales de gestion et des comités de surveillance. Des campements écotouristiques ont vu le jour et ont été cédés aux collectivités locales avec le même système de répartition des recettes appliqué aux circuits.

Ces efforts menés au niveau des villages et collectivités locales ont été renforcés par des concertations à l’échelle des réserves de biosphères pour la définition participative et consensuelle d’une vision écotouristique.  Ces concertations et l’implication des cadres de concertations à l’échelle des réserves de biosphères et des différents comités ont permis de mettre en œuvre une stratégie de mobilisation de masse autour des enjeux liés à l’écotourisme.

 

Développer l’écotourisme

Le Sénégal est un grand pays de tourisme, mais il n’est pas encore une destination éco touristique. La stratégie adoptée a contribué à l’émergence d’un écotourisme approprié dans les réserves de biosphères qui favorise la valorisation des biens et services sans prélèvement, mais surtout en prenant en compte les considérations environnementales. De plus, les activités génératrices de revenus initiées sont rétrocédées aux populations par des comités qu’elles ont elles-mêmes créé et que le projet a rendus opérationnels grâce à des formations et des équipements.

La démarche employée prouve que l’introduction d’une activité nouvelle, qui bénéficie d’une faible considération sociale, peut réussir et voir son statut social amélioré grâce à une approche participative non exclusive, basée sur l’amélioration des connaissances des populations, leur responsabilisation pour choisir les circuits et les gestionnaires et leur encadrement rapproché avec une capacitation conséquente.

Le  travail participatif de toutes les catégories sociales et socio professionnelles a permis de réduire l’indifférence face à l’exploitation abusive et de mesurer la valeur patrimoniale des ressources. Cela a aussi permis de faire émerger ou de renforcer des liens sociaux ou socio-économiques entre les comités villageois, éco touristiques, de salubrité, etc. Ces liens sont essentiels pour la prise en charge les préoccupations communautaires liées à l’environnement et à la conservation.

En plus des efforts déjà faits pour réaliser des choix pertinents d’objectifs, d’activités et de stratégies d’intervention, ce genre d’initiative nécessite le soutien des activités d’exploitation des circuits par un encadrement rapproché et soutenu. Cet encadrement est nécessaire pour établir et rendre opérationnel les liens fonctionnels entre les comités de gestions des circuits et les autres acteurs principaux, mais surtout pour éviter les l’émergence de conflits lors des phases de démarrage, car ceux-ci sont généralement porteurs de germes d’échecs s’ils ne sont pas traités à temps.

 

Note

(1) Direction des Parcs Nationaux ; West African Association for Marine Environment ; Japenese International Cooperation Agency ; Programme de Gestion Intégrée des Ecosystèmes du Sénégal et OCEANIUM= ONG locale

 

Écotourisme dans les réserves de biosphère : l’expérience du Sénégal

Aboubakry Kane, Union mondiale pour la nature (UICN)

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