Si les Peul sont des musulmans qui pratiquent une religion monothéiste bien codifiée, il en est autrement des Bassari et des Bédik qui baignent dans une ambiance métaphysique radicalement différente.

En réalité « religion » au sens courant du terme n’est pas appropriée pour traduire l’attitude des populations vis‐à‐vis de Dieu, créateur et maître absolu de la destinée. Il est si proche et si lointain à la fois. On peut presque dialoguer et négocier avec lui par le biais des incarnations. Pour eux, Dieu est le ciel, ce qui sépare les couches de terre superposées dans la représentation de l’univers Bédik, ce qui a été éloigné de la terre
par un malencontreux coup de pilon donné par une femme, deuxième fille de sa mère. Dieu est loin des hommes, alors qu’est présent dans les grands arbres, dans les forêts dans les cavernes un Esprit, qui peut désigner les “morts” ressuscités et invisibles. Cet Esprit va prendre des manifestations multiples avec lesquelles les hommes vont tenter d’établir divers échanges.
Chez les Bédik ces rapports sont organisés sous le mode du secret et du mystère : le nom du chef religieux Bédik est “le propriétaire, le responsable du secret”, cet homme doit être d’un lignage ma‐nyêrâ, du clan sadyâkho, il est maître de l’initiation des hommes.

Chez les Beliyan ce titre n’existe pas et les fonctions sont partagées entre plusieurs hommes qui en héritent par voie matrilinéaire. À Ethiolo on peut remarquer le lignage bo‐nàng qui officie sur les autels les plus importants, alors que le maître de l’initiation est be‐yâxèndy mais peut aussi être du précédent lignage. Les morts de ce lignage rejoignent dit‐on les esprits qui siègent sur la montagne de Paté.

L’Esprit peut accepter de se laisser manipuler dans une pierre que l’on aura vue se déplacer toute seule, cette pierre, est après différents rites où on s’assure de son accord, posée pour fonder un autel. Tout le monde peut s’adresser directement aux différents autels faits de quelques pierres rassemblées en déposant un morceau de fer en formulant une demande. Lorsque cette prière est accordée, un animal domestique est
apporté en remerciements, c’est alors le propriétaire de l’autel qui seul peut sacrifier l’animal, généralement un lundi. Sacrificateur, il est aussi médiateur car il se charge de faire aboutir la parole par cet acte qui donne son nom aux autels sacrificiels, ou sanctuaires. À ce dernier on demande de protéger le village et de favoriser fécondité, fertilité et chasse. Les autels où l’on s’adresse à l’Esprit sont plus divers, celui‐ci peut
être bon ou mauvais, comme les hommes ; les sanctuaires vont donc réagir en fonction des intentions exprimées par les hommes lorsqu’ils formulent une demande, ils peuvent se venger des attaques subies, et on passe insensiblement des demandes de protection à celles d’agression.

On observe la même ambivalence avec celui qui est “homme” chez les Bédik, c’est‐à‐dire “voyant” : il a des pouvoirs qui lui permettent d’identifier les sorciers, mais il peut aussi le devenir très facilement, parfois à son insu. Il suffit d’avoir mangé “la viande de la nuit”. Cette dévoration nocturne, qui entraîne maladies et mort chez la victime dont l’âme est manipulée, se produit entre sorciers, et la participation à cette société secrète
implique une dette de “viande” dont le paiement ne peut aboutir qu’au prix d’une personne sacrifiée. Les termes utilisés pour en parler sont ceux des transactions du mariage : on “prend” une âme comme on “paye” la dot et on “rembourse” ou fait remplacer en substituant à l’âme humaine celle d’un végétal ou d’un animal ; pour éviter la mort subite de la victime et donc la vengeance de sa famille : “ils ont remplacé (l’âme)
par celle d’un chien”. Le commerce des âmes a aussi cours pour obtenir de l’Esprit ou du génie de brousse une meilleure récolte, comme on améliore un instrument de musique ou comme on trempe le fer.

Les Bédik disent : “il a amélioré son mil (sous entendu) il a donné une âme au mauvais esprit. On peut demander aux sanctuaires de malmener celui qui a pris l’âme d’un parent, on peut les prier de venger la mort. Quand on souffre d’un mal on a recours à des divinations simples pour savoir quelle en est la cause, ou on va trouver un devin qui interprétera la réponse. Le plus souvent il faut sacrifier un animal domestique sur
l’autel qui le réclame. Dans les cas de sorcellerie on n’est libéré, “laissé”, que si le sorcier passe aux aveux ce qui advient généralement sur son lit de mort ; mais un enfant peut être sorcier car il aura obéi à des adultes, sa confession le sauve alors. Certains autels sacrificiels et les puissances qu’ils représentent sont oubliés pendant des années, ils réveillent alors la mémoire des hommes en leur infligeant des maladies ou la
sécheresse.

La religion n’existe pas au seul niveau de ces recours où on cherche protection et guérison auprès des puissances occultes, elle constitue un système de pensées, une représentation du monde que l’on retrouve, avec difficulté car il faut souvent raisonner en deux dimensions, mais que l’observation de leur mode de vie et l’étymologie des termes qu’ils utilisent permet d’esquisser.
Dans ce monde de croyances, la relation aux sorciers est la plus pesante, elle entache tout rapport, toute relation. D’un homme qui réussit, qui devient riche, on ne dira pas qu’il a de la chance, on craindra qu’il ait commercé avec l’esprit de brousse qui peut en échange d’une âme vous apporter la richesse. L’initiation souligne chez les hommes leur participation, leur appartenance : un futur initié peut refuser de boire la bière “interdite” s’il n’est pas sûr de n’avoir jamais consommé de cette viande de la nuit : la société initiatique teste les hommes et va s’efforcer de maintenir un groupe capable de lutter contre ces puissances occultes en utilisant pour le bien commun la voyance de ses membres. Elle permet enfin, grâce aux masques, de vivre joyeusement par les chants et les danses qu’ils suscitent, un monde de menaces où les âmes sont convoitées.
“L’âme pour les uns comme pour les autres est ce principe qui rejoint Dieu à la mort mais qui peut revenir habiter un nouveau‐né de la famille assurant ce cycle, cette “marche du soleil”, dans lequel la mort apporte une “coupure” depuis que le ciel ne communique plus directement avec les hommes.
 
Les Bédik sont enterrés en “coupant la marche du soleil”, c’est‐à‐dire nord‐sud avec la tête au sud. Le visage de l’homme est tourné à l’Est vers le jour et celui de la femme à l’Ouest vers la nuit. Les “morts” autrefois revenaient et les femmes les reconnaissant pleuraient ; c’est depuis que l’Esprit proposa aux hommes les masques, pour que les femmes ne pleurent pas.

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